Faut-il encore appeler mobile un appareil qui sédentarise les jeunes ? Le cas Tik Tok

Il y a quelques jours, nous avons eu la chance de recevoir au bureau une équipe de TikTok pour nous raconter cette plateforme, ses usages, ses pratiques commerciales.

Je ne suis pas un immense connaisseur des réseaux sociaux aussi j’ai écouté avec attention, puis j’ai (re)téléchargé l’application en espérant y découvrir des choses qui m’avait échappé il y a quelques années quand je m’étais initialement essayé à cet environnement.

Après quelques jours de navigation sur l’application, je suis frappé par un phénomène, qui n’est pas uniquement du à la nature exceptionnelle de 2020 : les jeunes (puisque la majorité des producteurs de contenu qu’on me propose en page d’accueil semblent avoir moins de 25 ans) ne sortent plus. En tout cas pas pour produire leurs vidéos.

Nous connaissons depuis plusieurs années les ravages de la sédentarité sur les générations Y et Z. TikTok semble incarner ce phénomène.

Peut-être que les pratiques diffèrent entre les régions du monde et que mon algorithme français est biaisé. Mais j’ai vite été frappé par la nature des échanges, la nature des blagues, la nature des sketchs. 

C’est une jeunesse enfermée dans sa chambre, au mieux dans son jardin, qui réalise les plus gros scores d’engagement et que l’algo TikTok recommande aux voyeurs comme moi.

Les jeunes jouent au jeux vidéo, les jeunes se préparent dans leur salle de bain, les jeunes minaudent devant leur miroir, les jeunes partagent leurs états d’âme à leur bureau…

Quelque fois une vidéo se passe dans un supermarché ou à la terrasse d’un café mais globalement c’est une génération enfermée qui s’exprime sur son mobile, qui n’a jamais aussi mal porté son nom. 

Je ne sais pas quoi en déduire. Mais je trouve cela frappant. 

La fin du bureau fait tomber un bastion supplémentaire du vivre ensemble

La fin d’année s’annonce difficile.

Avec ou sans (re)confinement, une large partie des salariés du tertiaire favorisent d’ores et déjà le télétravail, croisant les doigts pour que les établissements scolaires restent ouverts.

Les passages au bureau de plus en plus rares laissent une drôle d’impression, à cheval entre le plaisir de retrouver un aperçu du vivre ensemble et l’étrangeté d’espaces clairsemés.

S’il était prématuré d’imaginer un *monde d’après* au bout de quelques semaines de confinement au printemps, il apparait désormais que certains comportements ne reviendront pas en arrière.

La poésie des visioconférences bercées des chants d’oiseau du manager qui travaille sur sa terrasse va devenir un lieu commun. La précarité des jeunes dont le bureau fait également office salon salle à manger va se cristalliser.

Ce que l’entreprise participait à gommer va désormais sauter aux yeux.

Les riches disposent de conditions de travail de bien meilleure qualité que les pauvres.

Et l’entreprise n’est plus là pour atténuer ces inégalités qui piquent les yeux.

Je ne m’étais jamais rendu compte à ce point du rôle d’égalisateur social que pouvait jouer une entreprise pour des équipes aux histoires, trajectoires et modes de vie différents. En entreprise, chacun dispose – ou presque – du même espace de travail, de la même machine à café, du même comité d’entreprise, du même parking à vélo, de la même cantine, de la même moquette, du même collègue qui fait des bruits de bouche, de la même chaise ergonomique, de la même qualité de connexion internet, de la même assistance informatique.

En démocratisant le télétravail, c’est toute la valeur de ce tiers lieu égalisateur et égalitaire qui pourrait disparaitre.

Le bureau est un autre bastion du vivre ensemble qui tombe.

D’un point de vue managérial, à court terme, on se félicite d’imaginer les modes de production du futur. Mais manager des premiers de cordée ce n’est pas du management, c’est de la collaboration. 

Le management est une discipline du vivre ensemble, pas uniquement de l’empowerment individuel. Sous peine de souffler sur les braises d’un phénomène dont personne ne veut : l’impossible vivre ensemble. L’intolérance pour les voisins qui n’écoutent pas la même musique, pour les comportements de plages qui ne sont pas les nôtres, pour les véhicules dont on méprise les bénéfices, pour les écoles qui n’adaptent par leurs méthodes aux enfants, pour les restaurants qui ne pensent pas aux vegans.

L’entreprise doit rester un lieu de partage et de mélange.

L’industrie créative dépend du mélange. 

10 choses que je ne savais pas la semaine dernière #438

1. Aux Philippines, il faudra désormais planter 10 arbres pour recevoir son diplôme. Merci Julie

2. L’effet Matilda : les femmes scientifiques profitent moins des retombées de leurs recherches. Merci Alice.

3. L’arabe est la deuxième langue la plus parlée en France, avec 3 millions ou 4 millions de locuteurs ; pourtant seuls 14 000 élèves l’apprennent dans les collèges et les lycées.

4. “Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume” est un pangramme = une phrase qui utilise toutes les lettres de l’alphabet. Merci Victor

5. On ne distrait pas au passé simple. Encore merci Victor

6.Les covid parties au 14e siècle durant la grande peste.

7. Enjeu d’éducation à l’information.

8. L’histoire triste – mais déjà entendue – des salles de bowling aux USA, passée de sport populaire à sport premium en 50 ans

9. La prise jack a été inventée en 1877.

10. La fondue est une invention grecque.

Regardez impérativement le documentaire Netflix The Social dilemma

Je suis en congés la semaine prochaine. Je vous laisse avec une recommandation ferme : le documentaire Social Dilemma, disponible sur Netflix.

Il met en scène des développeurs de la Silicon Valley, repentis du monstre des réseaux sociaux qu’ils ont participé à créer.

Entendre l’inventeur du like ou du scroll infini exprimer des regrets donne un écho particulier à ce réquisitoire visant à se débarrasser de ce maelstrom initialement dédié au dialogue démocratique devenu depuis une foire aux invectives interdisant le dialogue, développant la brutalité et la souffrance.

Eric Sadin connecte l’âge de la technologie avec nos souffrances individuelles

J’ai trouvé intéressant cette longue interview Thinkerview du philosophe Eric Sadin.

Sa grosse idée c’est la fin des horizons communs.

Consécutive à la chute du mur, au développement du libéralisme, de l’individualisme, des réseaux sociaux qui nous donne envie d’exprimer nos personnalités.

Dimension plus inédite de sa pensée, Sadin y intègre une dimension psychique : cet environnement sociaux économique nous casse la gueule. Chaque choc, chaque crise, chaque déception dans l’utopie libérale nous tape contre les murs.

Résultats, à la manière des enfants battus, nous répondons par de la violence. Des mots durs sur les réseaux sociaux, de la radicalisation politique ou religieuse, un agacement généralisé vis à vis du vivre ensemble.

Reprenons pied.