La parenthèse Gutenberg

Hier se tenait à La Cantine une conférence organisée par le département MISC du Celsa intitulée Les experts du numérique : le génie, le geek et le truand.

Intervenant au sein du premier volet réservé au génie, l’historien Milad Doueihi a fait une jolie référence à Gutenberg pour aborder le sujet de la propriété intellectuelle. L’occasion de prendre un peu de recul sur un des effets collatéraux les plus passionnants de l’invention de l’imprimerie.

La capacité à reproduire le savoir à l’infini sur du papier (sous forme de codex) a effectivement autorisé la multiplication et la diffusion de la connaissance dans le monde. On peut même raisonnablement la tenir responsable du formidable essor intellectuel survenu dans son sillage : humanisme, renaissance, Lumières, révolutions industrielles, etc.

Attardons nous un instant sur le siècle des Lumières. Comme le remarquait Milad Doueihi, cette faste période de la pensée occidentale a vu naitre une des notions des plus structurantes de notre époque : la propriété, dont le volet intellectuel a été inventé par Beaumarchais.

Grâce (ou à cause, c’est selon) au papier, la connaissance se matérialise, sous la forme du livre. Qui dit matériel dit objet et qui dit objet dit marchandise potentielle. Jusqu’alors, la connaissance était l’apanage des monastères, des universités (souvent tenue par le dogme) et de quelques intellectuels retranchés dans les cours royales.

Le petit peuple se transmettait le savoir de manière orale, le papier coûtant trop cher à produire et à reproduire.

A partir du moment où le livre se transmue en objet d’échange, survient la problématique de la propriété : à qui appartient le savoir? Difficile à dire tant qu’il se transmet de bouche à oreilles. Mais s’il est marchandise, attribué à un auteur, tout devient plus simple.

Voilà qui m’amène au titre de cet article. Il y a quelques jours, Internet Actu publie une note relayant l’interview d’un professeur danois, Thomas Pettitt, au Nieman Journalism Lab, organe d’étude des futurs de la presse ouvert par l’université de Harvard.

Ce qu’il appelle la parenthèse Gutenberg, ce sont les siècles ouverts par l’invention de l’imprimerie et qui sont en train de se clore en ce moment. A l’heure où Wikipedia fête ses 10 ans (hommage ci-dessous), on assiste à une déportation de la connaissance depuis nos livres vers le cloud, ie. l’espace de l’internet.

L’internet peut potentiellement abolir ce que Beaumarchais a institué il y a près de deux siècles et demi, à savoir l’attribution de la connaissance à un auteur. Notre époque est faite de collaboration, de remix, d’emprunt et de curation. La création est de plus en plus collective.

Pour terminer sur une note étymologique, je suis assez fan du choix du terme parenthèse pour qualifier cette période historique. Provenant du grec parentithenai signifiant à côté, en, et, action de mettre, la parenthèse désigne au sens propre une connaissance apposée à côté d’une autre et au sens figuré un espace périphérique au cours d’un récit.

L’utilisation de la parenthèse n’en devient que plus judicieuse quand on sait que cette forme expressive est justement née de l’imprimerie : grâce au papier, on peut s’autoriser des digressions écrites, isolées par un double braquet (une pratique bien plus compliquée à l’oral si on veut garder le fil de son argumentation).

Voilà typiquement le genre d’usage propre au support livre ayant permis à l’humanité de progresser de manière aussi fulgurante.

Bravo aux MISC du Celsa d’avoir eu l’intelligence de mobiliser une référence aussi judicieuse au sein de leur conférence. Vivement les suivantes.

2 thoughts on “La parenthèse Gutenberg”

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