En développant le fact checking, les rédactions creusent leur propre tombe

La démocratisation du web draine dans son sillon la popularisation de pratiques naguère réservées aux entreprises. Le fact checking en fait partie.

Cette pratique consiste à vérifier la véracité de chaque information énoncée dans un article/discours. Depuis quelques mois, des pools de fact checkers se mobilisent durant les grands rendez-vous : débats politiques, discours, soirées électorales.

L’ambition de cette pratique est facilement compréhensible et parfaitement louable. Historiquement, il s’agit de s’assurer que sa rédaction ne publiera aucune bourde. Depuis peu, il permet d’épingler les beaux parleurs et de discréditer les affabulateurs en live.

A la manière de l’arbitrage vidéo qui égratigne l’intérêt spontané du sport, le fact checking participe de la dépoétisation du monde. Non seulement il impose une forme de « tyrannie de la cohérence » selon Thomas Legrand (France Inter), mais il alimente une chimère journalistique : il existe une différence entre information et communication. A partir du moment où elle émerge, l’information est cognitivement filtrée. Retraitée, dépêchée, publiée, dépubliée, récupérée par les rédactions. L’immense majorité des informations circulent tellement que leur neutralité factuelle est quasiment impossible. Le fact checking ne fait que transformer une croyance en croyance.

Convaincus de la justesse de leurs intentions, les journalistes cherchent à faire éclater leur vérité au nom d’un dogme marketing : ils sont le 4e pouvoir.

Quelles sont les intentions des fact checkers ? Élever le niveau du débat et de la citoyenneté ou faire valoir les rédactions en mal de reconnaissance ? Car le FC est une industrie florissante qui emploie des centaines de personnes et constitue des opportunités de croissance : publication de contenus inédits, développement de nouvelles rubriques, monétisation des anciennes coulisses des rédactions.

Le FC, c’est le Top Chef du journalisme : l’occasion inespérée de gagner de l’argent en médiatisant la préparation d’un article là où la seule vente du contenu rapportait jadis. Double bonus.

Si le FC est une réponse à la défiance vis à vis des médias, il ne participe sans doute qu’à abîmer le peu de statut éditorial qu’il leur restait. Les gens ne cherchent pas la vérité mais un point de vue (on remarque une nouvelle fois que la plèbe fait la leçon à l’élite). C’est tout ce qui reste aux vieux médias. C’est ce qu’ils sont en train de saborder en préférant être assimilés à des algorithmes insipides.

Tant pis pour eux.

13 réflexions sur « En développant le fact checking, les rédactions creusent leur propre tombe »

  1. Pas d’accord pour le coup. Je distingue les articles d’opinion, les éditorialistes etc. pour lesquels en effet ce qui m’importe ce sont les idées plus que les faits et les articles en général où j’espère trouver au contraire des faits vérifiés. Rien ne m’énerve plus que le journaliste qui laisse un homme politique donner des chiffres (vrais, faux ?) sans lui apporter la moindre contradiction. Il est des faits qui ne souffrent pas débat mais vérification. Sinon, on tombe dans le célèbre relativisme : « une minute pour monsieur Hitler, une minute pour les Juifs et chacun aura son avis » (comme on dirait chez Ardisson).

    Bref, j’ai donné pas mal d’interviews dans ma vie et,jusqu’à il y a peu, les seuls médias qui rappelaient derrière pour savoir si j’avais bien parlé à leur,journaliste et si on avait,bien abordé tel ou tel sujet, c’étaient les médias américains (qui ne seront pas un modèle pour tout, loin de là). Récemment, ça a été le cas avec un média français et franchement, je m’en réjouis.

    Je pense que les vieux médias creusent leur tombe tous les jours, mais pas forcément avec le fact checking 🙂

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    1. Je ne suis pas contre le fact checking, je pense que cela est nécessaire. Cela appartient au contrat éditorial entre un titre et son lectorat. C’est en faire étalage comme argument marketing qui me pose problème car cela a tendance a prendre le pas sur la qualité d’opinion.

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    2. Mouaif, phénomène intéressant, mais conclusion bêtement alarmiste… C’est pas parce qu’une crèmerie va se mettre à vendre des biscuits que les gens vont arrêter de bouffer des pâtes, n’importe quel commerce se développe en multipliant ses produits. Le FC, c’est juste un nouveau rayon…

      à la limite, le seul danger potentiel n’est pas évoqué : c’est l’incitation pour le public de faire son propre FC, et donc d’aller régulièrement renvoyer les journalistes à leurs propres fausses sources, erreurs et approximations (ce qui arrive de plus en plus souvent dans les commentaires des sites thématiques et/ou des sites d’actu où le public n’est pas trop demeuré).

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      1. Je comprends ton point de vue ms je ne suis pas sûr de voir où tu veux en venir. Je suis OK pr la 2nde phrase mais pour la première, je bute.

        Je n’ai aucun problème avec l’extension de l’offre d’une rédaction. Ce qui me semble risqué, c’est que le FC gâte l’ensemble de l’offre. Un peu comme si un maroquinier te révélait brutalement que le sac qu’il vend 1000 euros est fabriqué par M. Machin dans telle ville pour tel coût dans tels délais. La magie opère moins. C’est idem pour l’info.

        La transparence est un concept marketing pour vendre de l’info.

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        1. Cher Jean, il suffit de faire un constat sur la dernière présidentielle, qui a vu la « vraie » naissance du phénomène FC: a-t-on déjà vu une présidentielle dans laquelle les leaders d’opinion, les spécialistes et les éditorialistes ont eu une telle reconnaissance ? Alors oui, bien sûr que la « transparence » (« objectivité des chiffres » serait presque plus juste) c’est juste un argument publicitaire, et les gens ne sont pas des chèvres, ils savent que certaines analyses se contredisent, que des études de l’Insee vont à l’encontre d’autres études de l’OCDE, mais ils aiment bien avoir cet éclairage plus « brut », tout autant qu’ils aiment retrouver le lendemain, ou en fin de semaine, un éditorialiste qu’ils affectionnent et leur permet de prendre du recul 🙂 L’un ne va pas contre l’autre, bien au contraire… On pourrait même plutôt supposer que la surabondance de données chiffrées et de rappels historiques renforce le besoin d’avoir une synthèse orientée.

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          1. Entièrement d’accord avec toi.

            Sauf sur la question de l’objectivité des chiffres qui n’existe pas. On peut tout faire dire aux chiffres. Nos professions respectives de communicants en savent quelque chose…

            Les chiffres se contredisent souvent car la simple manière de poser une question à des incidences monstrueuses sur les réponses. En outre, je crois que les gens sont très conscients de ça et n’ont pas besoin d’être convaincus du contraire au nom d’une profession qui doute quotidiennement de sa propre intégrité professionnelle.

            Toutefois, je comprends bien et respecte ton point de vue.

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          2. Hahahahaha ce que tu sembles aimer la contradiction 🙂 Si tu me lis bien, je disais justement que l’objectivité des chiffres n’existe pas, pas plus que l’objectivité tout court évidemment… M’enfin dans le fond on est d’accord, moi je voulais réagir à l’article, pas à ton premier comm (je l’avais précisé en queue des commentaires dès le début… 🙂 ) Bonne journée

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  2. Hello Jean,

    Quelques commentaires qui se veulent constructifs:

    « l’arbitrage vidéo qui égratigne l’intérêt spontané du sport », qu’en est-t-il de s’assurer que c’est effectivement le meilleur, le plus méritant qui sort victorieux. Où est donc passé l’esprit Coubertin.
    « A partir du moment où elle émerge, l’information est cognitivement filtrée » oui c’est précisément pour cette raison qu’il est d’autant plus important que ce filtre soit apposé à une « réalité » par opposition à un mensonge éhonté prêt à être gobé par la fameuse « plèbe » (je grossis le trait volontairement)
    Opinion > croyance cf discussion resto.
    « Les gens ne cherchent pas la vérité mais un point de vue » ce à quoi tu fais honneur dans cet article. Néanmoins, sans pour autant revendiquer la « vérité », s’attacher à un semblant de factualité rationnelle comme socle commun de réflexion me paraît tout indiqué.

    P.S: J’adore l’article « pique » comme si de rien n’était.

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    1. Pour le sport, j’assume mon point. L’aléas fait partie du sport, ce qu’on appelle la réussite est un ingrédient indispensable de l’expérience sportive. J’adore la main de dieu de Maradonna, c’est tout l’intérêt du sport que de court-circuiter les règles du jeu. Sans ça, on arrêterait de regarder le Tour de France.

      Pour la question de la vérité, c’est insoluble. Je ne suis pas assez clair sur ce point mais je pense évidemment qu’il y a des nuances entre l’info brute et le gros bobard. Dsl pour la confusion. Néanmoins, la question de la rationalité du fact checking est très relative quand tu vois où se renseignent les mecs… L’info manque un peu de théorie du chaos.

      L’article n’est pas une pique mais l’archivage d’une conversation intéressante. Le monde avait besoin de savoir.

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  3. Hello Jean

    je dois avouer ne pas avoir vraiment compris le message du poste:
    Fact Checking = Eloignement de la mission du journaliste = Perte de valeur du journal ?

    En tout cas, en tant que planeur (et citoyen attentif), je suis pour ma part ravi du Fact Checking.

    Pour le fait en lui meme, mais surtout dans le cadre du developement du sens critique de chacun, afin de prendre de la distance avec les faits ennonces.

    Je tiens neanmoins a partager avec vous une anecdote croustillante. Il m’arrive a reperer des erreurs concernant les sujets techno dans Le Monde.
    J ai quelques fois tente d alerter le journaliste par mail ou twitter de son erreur en donnant le bon chiffre.
    Bien entendu je n ai jamais eu de reponse.

    Les cordonniers sont souvent les plus mal chausses

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    1. Tu as parfaitement saisi mon point. Je respecte tout à fait le tien, pas de problème… Ton anecdote ne m’étonne pas et verse de l’eau au moulin de la dimension grossièrement marketing du fact checking 😉

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