Assez de l’obsession libertarienne de l’internet : il est temps de grandir

La semaine dernière, John Perry Barlow est mort.

Il était un des pionniers idéologiques d’internet, notamment à travers sa vision développée dès les années 70, héritée de l’utopie hippie, au sein du groupe Grateful Dead, ayant compris très tôt le pouvoir viral du web.

En hommage, voici une republication de sa déclaration d’indépendance du cyberespace partagée en 1996 à Davos (trouvée ici) :

Déclaration d’indépendance du cyberespace. 

Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, la nouvelle demeure de l’esprit. Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous qui êtes du passé, de nous laisser en paix. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucun droit de souveraineté sur le territoire où nous nous rassemblons.

Nous n’avons pas de gouvernement élu et nous ne sommes pas près d’en avoir un, aussi je m’adresse à vous avec la seule autorité que donne la liberté elle-même lorsqu’elle s’exprime. Je déclare que l’espace social global que nous construisons est indépendant, par nature, de la tyrannie que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez pas le droit moral de nous gouverner, pas plus que vous ne disposez de moyens de contrainte que nous ayons de vraies raisons de craindre.

Les gouvernements tirent leur pouvoir légitime du consentement des gouvernés. Vous ne nous l’avez pas demandé et nous ne vous l’avons pas donné. Vous n’avez pas été conviés. Vous ne nous connaissez pas et vous ignorez tout de notre monde. Le cyberespace ne se situe pas à l’intérieur de vos frontières. Ne croyez pas que vous puissiez diriger sa construction, comme s’il s’agissait d’un de vos grands travaux. Vous ne le pouvez pas. C’est un phénomène naturel et il se développe grâce à nos actions collectives.

Vous n’avez pas pris part à notre grand débat fédérateur, et vous n’avez pas créé la richesse de nos marchés. Vous ne connaissez ni notre culture, ni notre éthique, ni les codes non écrits qui font déjà de notre société un monde plus ordonné que celui que vous pourriez obtenir, quelques soient les règles que vous imposeriez.

Vous prétendez qu’il existe chez nous des problèmes et qu’il est nécessaire que vous les régliez. Vous utilisez ce prétexte comme excuse pour envahir notre territoire. Beaucoup de ces problèmes n’existent pas. Lorsque de véritables conflits se produiront, lorsque des erreurs seront effectivement commises, nous les identifierons et nous les traiterons avec nos propres moyens. Nous sommes en train d’établir notre propre contrat social. Nous nous gouvernerons en fonction des conditions de notre monde et non du vôtre. Car notre monde est différent.

Le cyberespace est constitué par des transactions, des relations, et par la pensée elle-même, déployée comme une onde stationnaire dans le réseau de nos communications. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n’est pas là où vivent les corps.

Nous sommes en train de créer un monde ouvert à tous, sans privilège ni préjugé qui dépende de la race, du pouvoir économique, de la puissance militaire ou du rang de naissance.

Nous sommes en train de créer un monde où chacun, où qu’il soit, peut exprimer ses convictions, aussi singulières qu’elles puissent être, sans craindre d’être réduit au silence ou contraint de se conformer à une norme.

Vos notions juridiques de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement et de circonstance ne s’appliquent pas à nous. Elles sont fondées sur la matière, et il n’y a pas de matière ici.

Nos identités n’ont pas de corps, ainsi, contrairement à vous, nous ne pouvons pas faire régner l’ordre par la contrainte physique. Nous croyons que c’est à travers l’éthique, l’intérêt individuel éclairé et le bien collectif, qu’émergera la conduite de notre communauté. Nos identités sont probablement réparties à travers un grand nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes les cultures qui nous constituent s’accordent généralement à reconnaître est la règle d’or de l’éthique. Nous espérons que nous serons capables d’élaborer nos solutions particulières sur cette base. Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous vous efforcez d’imposer.

Aux États-Unis, vous venez aujourd’hui de créer une loi, la loi sur la réforme des télécommunications, qui viole votre propre Constitution et insulte les rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Tocqueville et Brandeis. C’est à travers nous que ces rêves doivent désormais renaître.

Vous êtes terrifiés par vos propres enfants, car ils sont nés dans un monde où vous serez à jamais immigrants. Parce que vous avez peur d’eux, vous confiez à vos bureaucraties, la responsabilité parentale, que vous êtes trop lâches pour exercer vous-mêmes. Dans notre monde, tous les sentiments et toutes les expressions de l’humanité, des plus vils aux plus angéliques, font partie d’un ensemble inséparable, l’échange global informatique. Nous ne pouvons pas séparer l’air qui suffoque de l’air qui permet de battre des ailes pour voler.

En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous essayez de repousser le virus de la liberté en érigeant des postes de garde aux frontières du cyberespace. Peut-être qu’ils pourront vous préserver de la contagion quelques temps, mais ils n’auront aucune efficacité dans un monde qui sera bientôt couvert de médias informatiques.

Vos industries de l’information toujours plus obsolètes, voudraient se perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui ont la prétention de confisquer à leur profit jusqu’à la parole elle-même à travers le monde. Ces lois cherchent à transformer les idées en un produit industriel quelconque, sans plus de noblesse qu’un morceau de fonte. Dans notre monde, tout ce que l’esprit humain est capable de créer peut-être reproduit et diffusé à l’infini sans que cela ne coûte rien. La transmission globale de la pensée n’a plus besoin de vos usines pour s’accomplir.

Ces mesures toujours plus hostiles et colonialistes nous mettent dans une situation identique à celle qu’ont connue autrefois les amoureux de la liberté et de l’autodétermination, qui ont dû rejeter l’autorité de pouvoirs distants et mal informés. Il nous faut déclarer que nos identités virtuelles ne sont pas soumises à votre souveraineté, quand bien même nous continuons à tolérer votre domination sur nos corps. Nous allons nous répandre sur toute la planète, afin que personne ne puisse arrêter nos idées.

Nous allons créer une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créer auparavant.

Davos (Suisse), le 8 février 1996.

John Perry Barlow, dissident cognitif, co-fondateur de l’Electronic Frontier Foundation

22 ans après son écriture, il est amusant de constater à quel point ce texte fait la jonction entre la mythologie de la genèse du web et les problématiques du moment.

D’un côté, on retrouve cette soif d’indépendance, de liberté, d’absence de gouvernement et de souveraineté typique du mythe américain du far west où chacun fait sa propre loi. Un esprit libertarien qui a essaimé chez de nombreux grands patrons de la Silicon Valley obsédés par le survivalisme ou chez les trolls (black hat ou white hat) d’Anonymous.

De l’autre, on retrouve les problématiques liées à la neutralité du net (abrogée aux US depuis quelques semaines), à la souveraineté des territoires (notamment d’un point de vue juridique, cf. le russiagate), au capitalisme sauvage des GAFA qui n’ont l’impression de ne devoir rendre de compte à personne.

Rétrospectivement, il est évident qu’internet n’aurait pas connu un tel essor s’il avait été régulé ou réclamé par un ou plusieurs états. Au mieux Internet serait devenu un nouveau minitel (ce qui est déjà pas mal).

Désormais, j’espère que John Perry Barlow se rend compte de la naïveté (pour ne pas dire irresponsabilité) de sa déclaration et du besoin d’encadrement législatif du web, à défaut de contrôle.

Parce que durant les 5 dernières années, le web catalyse autant de forces positives (nouvelle économie, communication, ouverture d’esprit, économie circulaire…) que négatives (terrorisme, trolling, harcèlement, cyber-fraude…).

Il est donc temps de nommer un shérif, ne serait-ce que pour éviter aux bandits de faire régner la terreur. Un shérif sous la houlette des Nations-unies ou d’une organisation de même acabit : neutre, internationale et bienveillante.

4 réflexions sur « Assez de l’obsession libertarienne de l’internet : il est temps de grandir »

  1. Neutre, internationale et bienveillante?
    Bien sur, c’est comme cela que toutes organisations internationale fonctionnent. Un shérif qui sera la uniquement pour imposer des interdictions, jusqu’a quelle limite ?
    Quelle naïveté.

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      1. Oh lol la menace des pedobear neonazis. Ca faisait longtemps qu’on l’avait pas vu. Bawé quand vous laissez des millions d’humains avoir la possibilité de communiquer entre eux vous recréer quelque part les mêmes défis du monde physique (liberté d’expression, crime…). Mais c’est bien un tic du monde passé que de se reposer sur l’ONU pour sauver l’internet (qu’elle n’a jamais compris). Que fais la Commission EU en ce moment? Elle demande au GAFA de censurer tout « hate speech ». La France? Elle lance la judiciarisation des « fake-news » (lol). Croire que les solutions proviendront de ceux qui ont crée les pb……

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