Comment nos outils nous transforment : le cas de la machine à écrire

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The medium is the message raconte les médias – au sens latin du terme, ie. outil d’intermédiation – comme une extension de facultés humaines. Le couteau prolonge le tranchant de la main, l’écriture prolonge la mémoire, le télescope et l’imprimerie ont précipité la Réforme, le télégraphe abolit les distances… Michel Serres est un spécialiste de ces explications.

Les medium transforment les hommes, notre perception du monde, notre rapport au quotidien, au travail ou en famille.

En des termes plus actuels, le succès d’un medium tient de sa capacité à créer un écosystème.

Le cas de la machine à écrire ne fait pas exception.

On lui attribue l’émancipation féminine. La dite machine a fait apparaître au début du 20e siècle le métier de dactylo. Les effectifs de secrétaires ayant explosé suite à la démocratisation du téléphone, la dactylo s’impose rapidement comme une figure de la modernité galopante.

La dactylo a ouvert le marché de travail à des milliers de femmes sensibles au progrès et au mode de vie de ces égéries urbaines. Parfait parangon de la productivité industrielle, la dactylo trouve rapidement son uniforme, ses codes et ses trucs, son organisation à la chaîne – les premiers bureaux sont à ce titre délicieusement inspiré des usines – selon une rigoureuse méthode de division des tâches.

Des cours de dactylo sont mis en place, des formations ad hoc émergent. Le marché du dictionnaire redécolle. C’est ce que raconte Populaire avec Romain Duris. Les marques en tirent les bénéfices : on assiste à une ruée vers la dactylo inventant machines, accessoires, mode de vie.

On ne peut pas imaginer le succès d’une app ou d’un nouveau device sans se figurer au minimum les services périphériques qui doivent accompagner son essor. Voilà pourquoi les développeurs sont souvent mis au courant en avance des innovations Apple ou autres.

La responsabilité d’un manieur de medium est immense : il a le pouvoir de changer le monde.

Que nous enseignent les jardiniers de la créativité?

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[Salut la forme?NLQ est de retour]

Les idées neuves sont des parasites.

Elles naissent sur le dos des vieilles idées et développent leur existence propre, souvent à leur dépens.

La première étape de la créativité est d’accepter d’être parasité. D’être mis en doute, en danger, en dehors de sa zone de confort, ie. son petit capital d’idée accumulé avec les années.

Etre parasité n’est pas toujours très agréable. Notre fonctionnement est chamboulé, on transpire, les anticorps s’activent. La fièvre est la manifestation de notre adaptation au changement, qu’elle rejette ou qu’elle accepte le parasite. La fièvre est un état de transition pénible mais salutaire.

Les idées ne naissent ni dans les chou, ni dans les fleurs. Elles se greffent tant bien que mal à notre végétation présente.

Les jardins les mieux protégés sont souvent les plus mortifères. Contrôler la nature est une vaine ambition de l’homme qui a au final plus d’effets négatifs que positifs. Ce doit être pour cela que les anglais sont plus créatifs…

Laissons la nature, le hasard, la providence  et les parasites s’introduire dans notre écosystème. C’est le meilleur moyen de s’enrichir, se remettre en question, s’ouvrir à la nouveauté.

Cultiver son jardin, c’est aussi le laisser en friche.

Entre qualité sémantique et proposition philosophique : c’est quoi une friction?

Un terme qui devrait faire son trou dans les mois qui arrivent : la friction.

Récemment ré-employé par Jeff Bezos (les autres sources sont sans doute nombreuses) lors de la présentation du nouveau Kindle, ce mot exprime avec précision un des freins fondamentaux de l’essor accéléré des nouvelles technologies (bonne définition disponible ici).

Les frictions, on en rencontre quotidiennement par dizaines dans l’univers informatique (l’incompatibilité de devices ou de formats, le recours à des applications tierces pour opérer certains types d’échange, abandonner un processus d’inscription au bout de 5 étapes, une énième mise à jour d’une connectique hardware…) mais pas uniquement.

Les frictions IRL ne manquent pas : avis d’imposition erronés, incohérences administratives, incompréhensions communicationnelles, manques de logique…

Si – et c’est une hypothèse – les frictions constituent le sel de notre existence (comment pourrait-on connaitre le bonheur sans malheur?), l’industrie cherchent à les atténuer afin de garantir des expériences de marques fluides, voire liquides, sans obstacles ni heurs (on pense ici à l’écosystème Apple).

Faut-il choisir son camp entre les frictions créatives et les caresses ennuyeuses? Pas certain, la journée ne suffirait pas à lister les pros et les cons de ces deux visions du monde.

On se contentera donc de louer la précision et le potentiel viral de ce mot essayé et adopté.

En annexe, un documentaire signé IBM faisant allusion aux frictions à plusieurs reprises :