Le concept de décomposition-recomposition d’Edgar Morin est une clef de lecture au service de la créativité

calligramme appolinaire
Le Calligramme est un exemple de figure qui met la complexité au service de la simplification

Les métiers de la communication ont fait de la simplicité une valeur cardinale*. Transmettre une idée en quelques secondes résume notre métier depuis sa création.

La culture de la simplification est naturellement implantée chez les communicants. Transformer un problème en opportunité, changer le chaos en ordre, prendre de nouvelles directions par une lecture inattendue d’une situation… Tout ce que nous faisons doit être raconté en 3′, sous peine d’être inefficace face à un directeur marketing ou une personne en magasin.

Simplifier, c’est renoncer à l’exhaustif. Toutefois, simplifier c’est oser les passerelles, les analogies, la schématisation favorisant la compréhension.

Simplifier, c’est accepter de transfigurer un objet. Offrir une réponse qui sort des cases des expertises et qui permet de dépasser les barrières. Simplifier demande la vision intégrale d’Edgar Morin.

C’est tout le paradoxe de la simplicité. D’un côté, on gomme la complexité d’un objet. De l’autre, on en favorise la compréhension par emprunt et par re-complexification de l’objet.

Cela résume bien le concept de décomposition-recomposition cher à Morin. Il n’y a pas de nouveauté sans déclin de l’existant. Rien ne se créée, tout se transforme.

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » (Friedrich Hölderlin).

Tout est dans tout.

C’est aussi une définition des métiers de la création à garder en tête. La créativité consiste à rassembler des éléments épars pour en faire des propositions inédites et pertinentes. Cette définition dépasse de loin la créativité. Elle est une exigence de reconnaissance de la complexité et de la pensée systémique dans la vie en général.

Les causalités rationnelles classiques A = B sont dépassées et insuffisantes. Montaigne a vécu.

Vive les idées larges.

*Une étude internationale de la simplicité :

Le scenius : une définition de la créativité collective par Brian Eno

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« Scenius stands for the intelligence and the intuition of a whole cultural scene. It is the communal form of the concept of the genius. »

Posté il y a quelques semaines sur Twitter, cette intervention de Brian Eno – un demi-dieu – pour Alfred Dunhill résume plusieurs points clefs de ses approches créatives. Il y aborde notamment la notion de scenius qui par coïncidence se trouve l’objet d’un talk de Faris à la SMW de la semaine dernière.

Le scenius est un néologisme inventé par Eno : la rencontre de scene et genius. Le scenius, c’est le moment de grâce qui se produit sur une scène lorsque les membres d’un groupe sont au diapason, se comprennent mutuellement et sont inspirés par tout. Le scenius est une osmose intellectuelle collective.

On comprend pourquoi cette notion refait son apparition dans des conférences consacrées à l’innovation et à l’intelligence collective (cf. les métaphores capitalistiques convoquées dans le document infra).

Cette notion cratyléenne (elle inspire elle-même des tas d’autres trucs) constitue un excellent alibi pour aborder la théorie des espaces liminaux, ces lieux de marge entre sujet et collectivité toujours en fragmentation-recomposition, en roue libre dans la noosphère*. Le scenius est un avatar des espaces liminaux, ces derniers offrant une excellente métaphore de la créativité comme espace de potentiels à cheval entre l’individuel et le collectif.

On y reviendra dans une note consacrée à Morin. Bon week-end !

* En savoir plus sur la noosphère :

Le blanc rend lisible ce que le noir rend visible : aimons ce qui n’est pas (ou pas encore)

J’ai adoré cette phrase dans cette vidéo signée Thibault de Fournas et Christopher Wilson publiée sur Frenchweb :

Le blanc rend lisible ce que le noir rend visible

Elle illustre avec clarté le concept d’indexation de Jean-Marie Klinkenberg, ie. la capacité d’un signe à être remarqué dans un environnement (cf. article Sony).

Elle donne aussi à penser sur l’écriture et le savoir en général. Notre connaissance est-elle la somme de ce qu’on sait ou de ce qu’on ne sait pas? Pics or it didn’t happen ! Il n’y a pas de positif sans négatif.

Sans blanc il n’y a pas de noir et inversement. Ce qui écrit n’existe que par la grâce de ce qui n’est pas écrit. Certaines marques en jouent avec talent :

L’emploi d’une police en creux efface la marque au profit de son territoire.

C’est le principe du yin et du yang. L’orient pense le complément plutôt que la dualité. Une formidable introduction à la pensée complexe chère à Morin.

Etre un pirate donne des droits et des devoirs : du rôle social des marques (ou de celui qu’elles pourraient jouer)

Ces affiches Free typographiées en romain et arabe sont emblématiques à plus d’un titre :

Dans la limite de ce qu’autorise une brand idea, les marques fortes peuvent oser. Une démarche identique menée par Spontex, Baranne ou BN aurait été froidement accueillie. Idem pour des grandes marques : Orange, Peugeot ou Dior. Un bon positionnement ouvre des champs de possible rigoureusement interdit aux concurrents, y compris les plus grands.

Lire la suite « Etre un pirate donne des droits et des devoirs : du rôle social des marques (ou de celui qu’elles pourraient jouer) »

La science de la résilience

A la croisée de la biomimicry et de la dénonciation de la dictature de la conformité, la science de la résilience est une jeune discipline qui s’intéresse à la valeur de la complexité dans les systèmes (c’est le moment de relire Edgar Morin auquel Le Monde consacre un hors-série estival).

Selon une étude menée par 2 scientifiques, la disparition progressive d’espèces végétales/animales produit un impact sur la diversité de l’écosystème et appauvrit en conséquence la richesse des feedback loops (retour d’expérience/reporting) émis par les éléments de la nature.

A long terme, l’appauvrissement des conversations génèrera nécessairement des effets négatifs sur la manière dont la nature évolue.

Cette vision des choses s’applique à l’humanité : la standardisation des modalités d’échanges linguistiques fait disparaitre chaque jour des dialectes et langues locales un peu partout sur le globe. Les gens communiquent plus, c’est vrai et c’est bien mais on ne sait comment notre culture évoluera demain si elle repose sur une poignée de langues vs. des milliers…

Réponse au siècle prochain.

Source : NY Times Idea of the day (abonnez-vous à ce blog)