L’ambition d’une invention est de devenir une innovation

Vous connaissez ma passion pour l’effet de diligence, cette théorie qui postule que chaque nouvel objet commence par copier ce qu’il est censé remplacer : le cinéma a commencé par filmer du théâtre, la télévision de la radio, la photographie la peinture, le web le papier…

En grenouillant sur la page Wikipédia dédiée à ce phénomène, je redécouvre un paramètre qui m’avait échappé :

Une invention technique met un certain temps à s’acclimater pour devenir une innovation, au sens de Bertrand Gille, c’est-à-dire à être socialement acceptée.

Autrement dit, le succès d’une invention est d’être considérée comme une innovation.

L’invention est une vue de l’esprit, l’innovation une acceptation sociale.

Qu’est-ce qu’on expose dans les musées ? Les sculptures ou les schémas qui ont présidé à leur réalisation?

yann-serandour-i-will-not-make-any-more-boring-art-ennuyeux inscription neon art

On ne répétera jamais assez que “les idées non exécutées sont des hallucinations“.

L’exé-cu-tion. Qu’il s’agisse d’innovations ou d’inventions. Malgré les effets de diligence. Les premières voitures automobiles, mêmes inspirées des voitures tirées par les chevaux, sont la matérialisation d’un fantasme. Les Google Glasses, bien que très laides, incarnent un rêve.

Qu’on travaille dans la communication, les médias, le design, l’événementiel, l’ingénierie, la littérature, la pâtisserie ou l’ébénisterie, tour se résume toujours à un objet produit.

Question : qu’est-ce qu’on expose dans les musées ? Les sculptures ou les schémas qui ont présidé à leur réalisation?

Si les huiles décident d’instituer un mouvement (cf. l’histoire du cubisme et de l’effet Picasso) pour des raisons (et des délais) plus ou moins arbitraires, l’objet survit à la pensée. C’est peut-être un effet pervers de notre civilisation de l’avoir au détriment de l’être mais c’est comme ça.

Voyons-y une preuve de respect vis-à-vis des gens : un objet ne doit pas être livré avec un mode d’emploi. Chacun est libre de livrer sa propre interprétation. C’est l’évolution de l’histoire de l’art, depuis l’objet sacré et unique, suivi de l’idole reproductible, à la création d’expériences interactives.

Arrête l’école et viens fabriquer des trucs !

Si on ne voit que les choses qu’on aime, qu’advient-il des choses qu’on n’aime pas?

iceberg

Cette question posée par Danah Boyd il y a quelques années est obsédante (cf. 2’20 de la conférence infra).

Les likes, les clics, les bookmarks, les hashtags et les pins s’accumulent en une masse de données impossible à analyser. Aveuglés par les potentiels offerts par la big data, on n’en vient à oublier que :

  1. la plupart de nos traces comportementales digitales n’existaient pas il y a quelques années
  2. la majorité des conversations a toujours lieu offline

L’objet de cette note n’est pas d’établir une frontière entre off et on mais de prendre le recul pour ne pas perdre le nord. Facebook n’a ni inventé l’amitié, ni ré-inventé l’amitié. La richesse des interactions digitales nait de structures socioculturelles existantes. Internet n’est pas un nouveau continent mais une surcouche de l’humanité. Il convient donc de mettre en perspective les (nouvelles) données nées du net avec des objets existants.

Faut-il rappeler qu’à de rares exceptions, nous sommes encore dans la première étape d’un énorme effet de diligence et que les corbeilles de nos macbooks ont la forme d’un objet designé il y a 100 ans?

Dans la civilisation du visible (ou de la transparence radicale comme l’appelle Danah Boyd), on finit par oublier l’invisible, voire en souffrir. Or, les réflexions établissant les problèmes liés à l’absence de feedback des audiences invisibles ne manquent pas. Si Facebook est une rue, on finit par ne plus voir que les gens qui nous parlent, oubliant tous ceux qui se baladent silencieusement sur les trottoirs. Pourtant, ces derniers sont toujours là. Même constat pour les sites d’hôtellerie : les 123 likes générés par cette chambre d’hôtel tendent à faire oublier les 1450 mécontents qui n’ont pas eu la chance de pouvoir disliker. Comment juger correctement les choses dans ces conditions?

Si la data peut dessiner les étoiles sur lesquelles nous plaqueront nos constellations, n’oublions jamais que les supernovas ne sont pas la galaxie, la carte n’est pas la territoire. Tout se joue ailleurs, dans les espaces vierges, dans l’invisible, dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand.

En sport, un bon meneur de jeu en sport collectif voit autant ce qui se passe que ce qui ne passe pas. Le débat des Grecs sur la réalité et le visible a été disqualifié il y a plus d’un siècle par un certain Einstein.

Levons la tête du guidon.

A propos du WTF : Si le sens des likes sur les réseaux sociaux est aussi creux, c’est qu’il ne demande qu’à d’être comblé

like-_1-rt-star-digg-facebook-instagram-twitter

Dans le monde remodelé par les Facebook likes, les petits coeurs d’Instagram et les +1 de Google, l’humanité aime uniformément. On ne prouve son amour que par un clic. L’amour n’a aucune intensité, il est réduit à une dichotomie binaire. J’aime vs. rien.

Les variations, les nuances, les couleurs, les tonalités et même les degrés ont disparu. Il n’y a pas de demi-mesure. La machine comprend mal.

***

Navrant n’est-ce pas? C’est pourtant ce qu’on entend la plupart du temps chez les journalistes qui n’ont pas encore fait le deuil du monde analogique. Bernés par les effets de diligence et le skeuomorphisme, ils ne voient pas au-delà des artefacts. Pour eux, le numérique ne fait encore que singer la vraie vie.

Le like de Facebook n’est pas ce qu’on croit. Il nous a été présenté comme un parangon des anciens modes de signification de l’attention en vue d’en faciliter la compréhension (façon Google ayant présenté son service de social search comme le nouveau Facebook) mais décèle une richesse encore mal comprise. Le monde se cherche et trouve petit à petit sa nouvelle esthétique.

Le réseau Tweenstagram fait partie des pionniers explorant la nouvelle signification des mots. Sous ses airs de plateforme d’échange de photo, TG est un jeu dont les objectifs se remplissent en obtenant des likes. Chaque palier donne accès à des bénéfices. On ne like pas pour dire qu’on aime mais pour faire gagner ses amis. Dans TG, le sens du like n’a rien à voir avec celui qu’on connaissait. Il est un marqueur de points, pas un signe d’intérêt. Même logique d’absurdité pour cette initiative Oreo.

La logique WTF incarne une mutation du sens.

De la même manière que l’esthétique digitale prend peu à peu son envol vis-à-vis de l’ancien monde, il en sera de même pour la sémantique.

Participons à cet effort de resignification des objets digitaux, le sens est une friche qui nous appartient.

A l’heure post-digitale, ça veut dire quoi un coeur de cible?

peche_a_la_dynamite

Si le suffixe de masse induit en erreur les marketeurs, qu’on ne s’y trompe pas : les médias ont toujours porté un soin méticuleux à couvrir tous les centres d’intérêts des gens en vue de parler à tous. Allez faire un pèlerinage dans une maison de la presse pour vous en convaincre.

Aussi, le ciblage de masse induit par les médias de masse est une coquetterie, disposant de moult avantages – gain de temps, gain de productivité – mais un brin facile.

Depuis une dizaine d’année, l’essor du digital rend mesurable une immense quantité de données. Si tout n’est pas encore mesurable, chaque jour charrie son lot de nouvelles métriques. En outre, de la même manière que les vieux médias cartographiaient les intérêts des gens, les interwebs offrent un panorama de premier choix sur les centres d’intérêts des individus connectés.

De fait, continuer à raisonner en coeur de cible a des airs d’effet de diligence.

Au mieux, on se doit de parler aux multitudes de niches existantes, au pire de raisonner en termes d’usages. Pêcher à la dynamite restera toujours ce qu’il y a de plus efficace si vous souhaitez manger de la bouillie. Pêcher à la ligne – ou au filet quand nécessaire – garantit un repas plus savoureux :

  • Pour le pêcheur qui aura le plaisir de déguster un produit frais et charnu
  • Pour le poisson dont la pêche aura été respectueuse et intelligente

Les poissons d’aujourd’hui se regroupent en bancs visibles et ne prêtent plus aucune attention aux hameçons. N’est-ce pas un peu facile de les éclater au TNT?