A quand le retour des élites ?

2017 aura définitivement été l’année du péril pour les GAFA, désormais tous empêtrés dans des affaires de relations publiques, d’évasion fiscale, de non responsabilité de prolifération de contenus haineux.

La spontanéité induite par ces nouveaux moyens de communication inspire des révolutions culturelles, pour le meilleur (printemps arabe) ou pour le pire (donald trump qui tire sur tout ce qui bouge).

Tant que les GAFA ne font pas acte de contrition en endossant leurs responsabilités (Mark Zuckerberg a fait un pas en avant à l’occasion de ses voeux pour l’année 2018), il y a une place à prendre (ou à reprendre) pour les élites, ou gate keepers comme dirait Eli Pariser.

Une place à prendre pour redonner de la perspective au monde, une place à prendre pour essayer de faire comprendre, une place à prendre pour faire autorité sur ce monde qui change.

Il ne s’agit pas d’instituer une dictature (même si nous sommes en droit de nous demander si le clickbait n’est pas une tyrannie populiste décentralisée), juste d’essayer de reprendre du leadership en remontant au-dessus de la mêlée.

J’imagine que c’est l’obsession de la plupart des titres de presse actuellement. Sauf ceux qui ont vilainement cédé à la tyrannie du clic (aka. ceux qui n’ont pas la qualité des contenus justifiant de pousser des abonnements payants, aka tous ceux qui ne sont pas de la presse spécialisée, économique ou régionale).

J’imagine aussi que les élites intellectuelles classiques devront s’habituer à cette nouvelle manière de consommer l’information, sans pour autant brader le fond de leurs récits. Même si on se rend compte de la raideur de Macron, Merkel, May ou Rajoy sur leur stratégie de communication (à l’opposé Justin Trudeau ou Barack Obama incarnaient parfaitement la qualité de fond avec la forme moderne des réseaux sociaux).

En somme, le contexte actuel est une main tendue vers le retour en force des vieux médias (organisés pour faire autorité avec des journalistes, des codes de déontologie and co), à la condition qu’ils sachent rendre liquides leurs contenus et leurs talents.

Pour un retour des études de réception vis-à-vis du discours sur les GAFA

C’est l’été, on a le temps de regarder ce genre de contenu. Un peu comme on feuillette un Voici entre deux bains de mer. 

Il est difficile de dénigrer les conférences TED tant elles m’ont ébloui il y a quelques années. Pourtant, j’ai l’impression qu’elles sombrent petit à petit dans une inquiétude de l’avenir. Un peu comme si nos ordinateurs allaient se réveiller la nuit pour étrangler avec des câbles USB (c’est loin d’être une blague puisque Elon Musk dirige ce qu’il croit être un mouvement de résistance face aux IA malveillantes).

Ca allait encore quand Eli Pariser se contentaient de nous alerter sur les risques des filter bubbles il y a quelques années. Mais quand un type comme l’ancien « ethical designer » de Google raconte que la firme de Moutain View « contrôle nos esprits », ça devient assez pathétique.

Cette vision donnant une responsabilité unilatérale à l’émetteur d’un message au détriment de ses récepteur rappelle les premières théoriques de la communication béhavioriste. A l’époque on considère qu’un message pénètre l’esprit des gens comme une « seringue hypodermique ». La communication du début du 20e siècle est donc perçue – et pratiquée – comme de la propagande : on n’imagine pas que les gens puissent filtrer ce qu’on leur raconte, donc on leur bourre le mou. Du moins on essaie.

Il faudra attendre les années 60/70 pour voir apparaitre les premières études sur la réception des messages pour se rendre compte que les gens ne sont pas dupes de ce qu’on leur raconte, qu’ils sont éminemment plus intelligents que les marques et autres institutions cherchant à influer sur leurs comportements.

De fait, la théorie de Tristan Harris n’est de mon point de vue qu’une résurgence béhavioriste (un courant de pensée qui a repris de l’importance avec le web et le formidable corpus comportemental que nous disséminons au quotidien dans nos interactions digitales). Les gens sont capables de filtrer les informations, de se les approprier, de les croiser avec leurs connaissances personnelles.

Que Google soit un monopole publicitaire est un problème, sans question possible.

Qu’on leur prête la capacité à manipuler les esprits est fantaisiste et vain.

Comment les fausses informations auraient pu inverser la tendance de vote alors que les filter bubbles nous tiennent prisonniers dans nos idées existantes?

Un sujet me taraude depuis l’élection de Donald Trump.

On accuse Facebook d’être – partiellement – responsable de son élection à cause de deux phénomènes :

  1. Les filter bubblesnos bulles socioculturelles nous conduisant à interagir avec des contenus qui nous confortent dans nos opinions donc qui finissent par s’imposer dans nos newsfeed sans laisser de place aux idées alternatives (n’oubliez pas que edgerank est un modèle basé sur l’intérêt individuel manifesté).
  2. Les fausses informations envoyées depuis de faux sites. Elles auraient permis de faire de l’intox à grande échelle, d’autant plus que les réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter ont reconnu avoir désactivé leur modération durant les élections afin d’assurer une liberté optimale de la pluralité d’opinion.

Le problème : si les filter bubbles favorisent la reproduction sociale, elles maintiennent le statu quo. Que ces infos qui maintiennent le statu quo soient vraies ou fausses ne changent rien : les filter bubbles nous empêchent d’être exposés à des contenus qui ne nous intéressent pas.

On accuse Trump d’avoir utilisé des fausses informations mais les conséquences de cette démarche ne peuvent donc que renforcer le statu quo, donc n’expliquent pas son succès inattendu. Les filter bubbles ont du empêcher les démocrates d’être exposées aux inepties de Trump.

Que s’est-il passé? Plusieurs hypothèses s’offrent :

  1. Avec de vraies ou de fausses informations, l’électorat de Trump était sous-évalué sur les réseaux sociaux : soit tous les électeurs n’étaient pas sur Facebook, soit ils n’étaient pas sortis du bois sur Facebook.
  2. Les sondeurs ont effectivement mal calibré la représentativité de leurs échantillons, eux-mêmes biaisés par leur croyance en Hillary Clinton.
  3. Les journalistes ne comprennent décidément rien à rien et blâment Facebook – comme on blâmerait la société – alors qu’ils sont également responsables de la situation en ayant accordé une place dingue et gratuite à Trump dans leurs colonnes (2.5x fois exactement), ce dont NLQ s’inquiétait il y a 2 mois.

Quoi qu’il arrive, je ne comprends toujours pas comment on peut accuser Facebook d’être en même temps une machine à production de statut quo et une machine à produire de l’inattendu…

Les fausses informations n’ont pu que confirmer le sentiment de ras-le-bol sous-jacent. Les gens n’auraient pas autant partagé ces fausses infos s’ils n’étaient pas en colère. N’oublions jamais que :

“L’autonomie et le fonctionnement en réseau ne sont pas des inventions d’Internet, ce serait plutôt Internet qui serait le produit de l’autonomie et du fonctionnement en réseau.”

Lâchez prise et parlez à votre collègue de droite, vous allez être surpris

S’il y a encore des gens qui n’ont pas entendu parler des filter bubbles, offrez 15 riches minutes à votre gueule de bois post qualification en finale : ça vaut le coup.

Comme pour de nombreuses autres décisions politiques – les élections notamment – l’algorithme Facebook a été accusé de favoriser le conservatisme dans le vote du Brexit. Pourquoi?

Parce qu’à mesure que les utilisateurs utilisent l’outil, leurs interactions sont assimilées par edgerank qui pousse alors des opinions conformes à celles qui vous font réagir, aka. les vôtres.

Résultat : votre mur est tapissé de points de vue de gens d’accord avec vous. Et lorsqu’un grand moment de civisme pointe son nez, vous voici cerné d’opinions conformes aux votres. Autrement dit : si une opinion est dans l’air, il est très compliqué de faire évoluer le point de vue des gens tant ils se sont emmurés dans une bulle préférentielle.

Faites le test sur votre mur : combien de personne horribles avez-vous déjà arrêté de suivre? Contre combien de personne vous êtes déjà ouvertement opposé sur un mur? Sans doute moins que ceux qui vous inspirent…

Bottom line : faites confiance à la sérendipité, quittez Facebook et offrez-vous un magazine inconnu pour votre heure de train ce soir.

Upworthy annonce son pivoting vers la création de contenu façon mea culpa

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On pense ce qu’on veut de Upworthy et autres clickbaiters.

Leur virage vers la création de contenu – comme d’autres avant eux, façon Netflix ou Buzzfeed – est en tout cas opéré avec audace et fracas. Jolie posture de marque.

Jolie leçon de marketing made in Silicon Valley : attract users first, then monetize. Une démonstration par l’exemple de leur capacité à créer une audience. Qu’importe la mise en scène draperienne d’un pivot joué d’avance mais bien raconté (« nous avons créé un monstre« ).

On leur souhaite bien du succès.