Le béhaviorisme est le degré zéro de la compréhension humaine : de la vision de l’invisible

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Cette réflexion de Jonathan Ive sur les caractéristiques invisibles du design fait le jeu des poètes :

There are a lot of product attributes that don’t have sorts of measures. Product attributes that are more emotive and less tangible. But they’re really important. There’s a lot of stuff that’s really important that you can’t distill down to a number.

Passons outre la dimension émotionnelle de la perception d’un objet. Galvaudée et compliquée. Ce qui est intéressant ici, c’est la vision de l’invisible.

Personne d’autre que Ive n’est mieux placé pour mener ce genre de réflexion. Les produits Apple sont des exemples d’objets dont l’agrément dépasse l’entendement : harmonie des lignes, douceur du touché, formes pleines, couleurs douces.

En faisant en pas en arrière, l’invisible est le dénominateur commun du monde matériel.

Ce qui est visible est fruit du vide qui l’entoure. Le vide est notre moule. Le vide se mesure mal. Les premières découvertes scientifiques sur l’infiniment produirent un séisme ontologique.

Dans le dernier ouvrage de Thomas Jamet, Vincent Balusseau produit un chapitre d’anthologie sur l’ineptie des effets de champs au sujet de l’injonction à l’innovation des agences publicitaires et médias.

Cette réflexion sur l’invisible et l’intangible alimente le débat contre les thèses comportementalistes. Tout ne mesure pas. Nier cette évidence revient à nier le pouvoir du hors-champ en photographie ou en cinéma, nier l’érotisme de la lunette de soleil ou du maillot de bain. Pis, pour ceux qui ont fait un peu de théories de l’information, le béhaviorisme est le degré zéro de la compréhension humaine. Pavlov en est le meilleur représentant.

Chacun doit trouver son mode d’expression. Même en science, les méthodes expérimentales évoluent.

Tout ce qui se mesure n’est pas bon à être mesuré.

Comme dirait Claude Debussy : Music is the silence between the notes. Comme dirait Depeche Mode :

Le capitalisme linguistique : comment l’algorithme Google fait évoluer notre langage

helvetica google logo font police caractere

Histoire de finir l’année en beauté, voici une présentation magistrale de Frédéric Kaplan.

Avec force et simplicité, il explique comment l’algorithme de Google créolise la langue selon une multitude d’indices : la suggestion d’idiomes (parfois même vernaculaires), l’invitation à penser en mots clefs et le mélange de notre langage aux textes générés automatiquement.

Les techniques modifiant le langage est un grand classique des théories mcluhaniennes.

Pour reprendre un des exemples utilisés dans un travail universitaire il y a quelques années, la police de caractères Helvetica a été pensée pour la machine. Son fonctionnalisme épuré est le fruit d’un impératif de productivité (les empattements supportant mal la rapidité des rotatives modernes), ses proportions le produit de la technologie de l’époque (le caractère mobile a laissé place aux “lignes mots”). Non content d’avoir influencé le design de la police, la technique a également modifié la manière dont les imprimeurs composaient leurs annonces.

Un peu comme si vous ne pouviez composer un texte qu’avec les lettres d’un Scrabble. Tout est possible mais vous ne disposez que d’un Z…

La beauté de la langue réside dans le dynamisme de son infinie modularité.

Bonne lecture et bonnes fêtes ! Retour de NLQ jeudi 27.

Le blanc rend lisible ce que le noir rend visible : aimons ce qui n’est pas (ou pas encore)

J’ai adoré cette phrase dans cette vidéo signée Thibault de Fournas et Christopher Wilson publiée sur Frenchweb :

Le blanc rend lisible ce que le noir rend visible

Elle illustre avec clarté le concept d’indexation de Jean-Marie Klinkenberg, ie. la capacité d’un signe à être remarqué dans un environnement (cf. article Sony).

Elle donne aussi à penser sur l’écriture et le savoir en général. Notre connaissance est-elle la somme de ce qu’on sait ou de ce qu’on ne sait pas? Pics or it didn’t happen ! Il n’y a pas de positif sans négatif.

Sans blanc il n’y a pas de noir et inversement. Ce qui écrit n’existe que par la grâce de ce qui n’est pas écrit. Certaines marques en jouent avec talent :

L’emploi d’une police en creux efface la marque au profit de son territoire.

C’est le principe du yin et du yang. L’orient pense le complément plutôt que la dualité. Une formidable introduction à la pensée complexe chère à Morin.

Signifier l’inoffensivité des médicaments

C’est en tombant sur cette affiche parodique sur l’excellent site 9gag que j’ai repensé à une particularité de la police de caractères Helvetica, traité lors de mon mémoire :

Le succès d’Helvetica – police crée au début des années 50 – tient en partie à un de ses usages bien spécifique : les laboratoires pharmaceutiques l’adoraient car d’après les tests cognitifs réalisés auprès des publics, Helvetica était la police la moins anxiogène (pour des malades, ça compte…)

La neutralité prétendue cette fonte – des milliers de mythologies existent – tient donc autant à ses usages (tiens tiens, encore eux!) qu’à sa conception…

D’autres posts reviendront sur l’histoire d’Helvetica.

Bonus : le proverbe de l’affiche vient de ce dicton britannique (image dénichée sur le blog de Mark Tungate)