De la défense des bullshit jobs. Vive le caca !

Ces derniers jours, il n’y en a que pour les bullshit jobs.

Nuit debout oblige, les visites consécutives de leaders et intellectuels de gauche ont mis à l’ordre du jour ce concept popularisé par l’économiste/activiste David Graeber (ne manquez pas son excellent portrait dans Télérama), déjà remarqué pendant le mouvement Occupy Wall Street.

Comme le relate cet article du Monde, le bullshit job a pour définition “un emploi dénué de sens”. Graeber lui-même lui reconnait une définition vaporeuse. Si l’on s’en tient à cet article du Monde, le bullshit job, c’est le nom que les gens qui n’aiment pas leur travail donne à leur travail.

L’article fait d’ailleurs état d’un contrepoint – qualifié de charge, tout en retenue – développé par The Economist qui nous rappelle que chaque époque porte son lot de bullshit jobs : on se souvient des métiers de gratte-papiers des romans de Maupassant ou Zola (qui ne devaient pas jouir de meilleures conditions de travail que les pigistes de Buzzfeed) ou plus récemment de la misère intellectuelle du job de fonctionnaire international dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen (le reporting y étant déjà vécu comme un cancer organisationnel). Sans parler des millions de mini boulot des pays sans salaire minimum (vendeur de mouchoir, dame pipi, pompiste, teneur de porte, valeur de chambre…) ni même des métiers d’ouvriers à la chaine.

La différence entre un petit métier et un bullshit job semble-t-il, c’est que le premier assume son statut de petite valeur ajoutée alors que le second devrait faire sens mais faillit à combler son titulaire. Ce sont d’ailleurs souvent des (jeunes) cadres qui se plaignent des bullshit jobs. Ils ont fait des études supérieures et se retrouvent à fabriquer des sites web, passer des coups de fil, faire du contrôle de gestion.

Mais que raconte-t-on dans les formations supérieures pour qu’un tel décalage advienne entre les promesses et la réalité vécue ? Pourquoi les millenials vomissent la vie de bureau alors qu’elle a fait la joie de nos parents et grands-parents? Assiste-t-on à une des conséquences de la dictature du bac+5 où une part inédite des trentenaires sont diplômés alors qu’ils feraient de meilleurs artisans/agriculteurs/commerçants? Vit-on un effet secondaire de la fin de l’histoire et de la chute des idéologies? Les millenials sont-ils juste des enfants gâtés regrettant le trotskisme?

Peut-être. Soit.

En tout cas ce n’est pas une raison pour jeter l’opprobre sur tout le tertiaire. De cracher dans la soupe. Si les détenteurs de bullshit jobs n’aiment pas leur job, qu’ils en changent : ils ont déjà de la chance d’avoir un travail (en plus d’être diplômés donc statistiquement bien nés) : ils n’auront aucun mal à emprunter de l’argent pour faire une nouvelle formation et/ou se réorienter dans une industrie plus épanouissante (cf. l’exemple de cette cadre KPMG partie chez Emmaüs).

Le planning stratégique figure probablement au panthéon des bullshit jobs. Et pourtant : les attentes vis-à-vis d’une entreprise, les sources de curiosité et d’interactions personnelles qui en naissent suffisent à me satisfaire. Sans doute par sottise. Je ne suis sans doute pas assez clairvoyant pour saisir l’absurdité de mon boulot (qui consiste – entre autres – à doper la croissance intérieure et donner accès gratuitement à l’information).

En tout cas je ne me déleste pas sur les gens qui souffrent leurs conditions de travail. Je les plains. Et je préfèrerais les aider plutôt que de leur cracher à la gueule.

Que reste-t’il de la beauté?

La beauté est une notion qui bouge énormément ces dernières années.

Jusqu’à la fin du 20e siècle, l’évolution des canons étaient majoritairement corrélée aux lubies élitistes : les rois et leurs cours faisaient et défaisaient les tendances. Ils ont été suivis par les bourgeois au 19e siècle. Comme ces derniers possédaient les médias (c’est le moment de relire Balzac, Flaubert, Dumas ou Maupassant), ils ont perpétué cette tradition de transmission “top-down”.

Je ne sais pas qui a eu l’idée de décider qu’il fallait que les nanas soient minces : un créateur ? Une journaliste ? Une agence de pub? La rue ? (Je compte sur vous pour me répondre)

Toujours est-il que Marc-Antoine Jarry – head of planning chez Ogilvy, l’agence à l’origine de la campagne Dove – souligne un phénomène intéressant, à lier avec la notion d’hyperréalité.

La démocratisation de l’usage des logiciels de retouche et l’explosion du taux d’équipement en appareils numériques a bouleversé notre rapport à l’image. Chacun est capable de faire des montages = plus personne n’a de raison d’être dupe de la plastique sculpturale des mannequins couchés sur papier glacé.

Il n’y a plus de réalité, plus de vraie beauté. C’est un des constats qui a poussé Dove à parler à “toutes les beautés” (ne nous méprenons pas, ils ont surtout adopté ce positionnement parce que 90% des femmes ne rentrent pas dans un 36) afin de stigmatiser l’utilisation d’artifices numériques.

Malgré un léger retour à la norme de la marque à la colombe (leur campagne Go Fresh n’a plus rien à voir avec la photo ci-dessus, sans parler de leur gamme masculine), je m’interroge sur la posture des marques vis-à-vis de ce dédoublement dimensionnel.

Désormais, il existe 2 dimensions esthétiques : les vraies (naturelles) et les fausses (numériques).

Chez les fausses, on retrouve des tas d’annonceurs qui n’ont pas encore compris que le peoples aujourd’hui n’est plus un modèle mais un faire-valoir du quotidien (cf. cette formidable formule : « On est passé de l’axiome les stars sont des dieux à, plus récemment, les stars sont comme nous, jusque, aujourd’hui, les stars sont pires que nous »).

Ils continuent à utiliser des nanas de 20 ans pour vendre des antirides, voire des pimbêches botoxées jusqu’aux oreilles (suivez mon regard) :

Dans le camp des vraies marques, on retrouve Dove et Body Shop plus quelques challengers malins.

… tout ça pour en arriver à l’objet de cette note visant à applaudir l’initiative très Dove-friendly (qui plus est en phase avec le positionnement de la marque) de Bobbi Brown.

Une marque militant pour des beautés naturelles, qui utilisent des modèles issus de la vraie vie. La stratégie n’a rien d’innovant mais par les temps qui courent (où même Dove se dégonfle, ahah) ça parait révolutionnaire.

Question : si Dove fait machine arrière (les mauvaises langues affirment que leurs ventes n’ont pas augmenté) et que Body Shop ne se porte pas très bien, est-ce que les femmes adhèrent à ces nouveaux systèmes de représentation?

L’éthique voudrait que oui, malheureusement, les bilans comptables des poids lourds de la beauté lui donnent tort.

La beauté naturelle est-elle condamnée à rester une niche?