Les filter bubbles racontent comment Google est une gigantesque machine à reproduction sociale

arbre coeur internet gravure

On a tout dit ou presque sur le TED talk d’Eli Pariser : beware online filter bubbles.

Outre l’absence de poésie des algorithmes, on ne parle pas du caractère très endogame de la vision Google, gigantesque machine à reproduction sociale :

Ce phénomène se traduit par le fait qu’un fils d’ouvrier a plus de chance de devenir ouvrier que de quitter sa classe sociale et de même qu’un fils de cadre aura plutôt tendance à devenir cadre à son tour que de changer de classe sociale. Source Wikipédia

Pour reprendre des termes bourdieusiens, l’environnement culturel dont nous héritons filtre nos centres d’intérêts. Ca vous rappelle quelque chose?

Notre héritage socioculturel filtre donc nos recherches, ce que Google s’empresse d’affiner au fur et à mesure (cf. ces observations ici ou là sur le like).

La question de Pariser reste donc totalement posée. De là à imaginer des mécaniques de discrimination positive au sujet de l’information il n’y a qu’un pas…

Tell me more Pierre…

Tell me more Pierre….

L’obsession CSP+ est responsable du manque d’intérêt des gens pour les marques

Quiconque travaille de près ou de loin dans le marketing ou les médias connait l’obsession des marques et agences pour les CSP+. Pour un art populaire, c’est étonnant, d’autant plus que ce snobisme est la source principale de dépréciation du statut des marques ces dernières années.

Pour commencer, les CSP+ sont peu nombreux, environ 12M d’individus 15+ en France (sur 50M). Cela en laisse  38M sur le bord de la route. Les marques se privent donc de 3/4 de leurs acheteurs potentiels.

S’il est avéré que les CSP+ disposent d’un pouvoir d’achat supplémentaire, la sur-sollicitation dont ils sont l’objet réduit drastiquement la part de voix (poids d’une marque sur une catégorie) que peut s’octroyer chacun de leurs solliciteurs. Pis, le point de part de voix est de fait beaucoup plus cher que sur n’importe quelle autre catégorie de population.

De surcroît, les marketeurs, confondant causalité et corrélation, attribuent au niveau moyen de dépenses des CSP+ une appétence spécifique pour les marques et la consommation. C’est faux. Une attitude n’explique pas forcément un comportement (ex:tout le monde ou presque estime qu’il faudrait recycler ses déchets…) et un comportement n’explique pas toujours une attitude (ex:la majorité des fumeurs pensent qu’il est mauvais de fumer). Les gens anti-pub (appelons-les post pub), prompts à se déconnecter volontairement, à n’avoir aucun scrupule à mixer hard discount et marques nationales ou à rouler en Logan pour montrer leur détachement du système sont des CSP+ : les fameux bobos.

En surexposant les CSP+ à la pub, le marketing scie la branche sur laquelle il est assis*. D’une certaine manière, c’est salutaire pour la profession qui est ainsi est invitée à réimaginer la manière d’engager la conversation avec ses prospects.

L’autre résultat c’est que les CSP+ ont développé une forte maturité critique vis-à-vis de la pub tandis que le reste du monde se sent exclus par les messages des marques. L’effet néfaste est double.

Il ne faut pas s’étonner du manque d’intérêt des gens pour les marques, les marketeurs oeuvrent chaque jour à créer ce contexte.

A force de se regarder le nombril par effet de champ, on finit par se cogner un lampadaire en marchant dans la rue.

*Un peu de la même manière que les banquiers créent les conditions de leur déchéance :

Le « bon » et le « mauvais » goût est-il toujours affaire de capital économico-culturel?

A la lecture de cet article (merci Olivier) livrant une explication bourdieusienne des goûts alimentaires (issue de son ouvrage La Distinction), plusieurs réflexions naïves apparaissent.

Le goût est-il pur affaire de distinction sociale? Le bon goût est-il affaire d’appréciation individuelle? Au nom de quoi un goût plait ou ne plait pas? Pourquoi la France a brutalement adopté l’huile d’olive au tournant des années 00? Pourquoi la burrata triomphe-t-elle sur les tables bobos? Que comprendre de la vogue du sushi?

Ces deux tableaux n’aident pas forcément à se faire une opinion. Le premier est extrait de l’ouvrage cité supra de Bourdieu. Il positionne sur un mapping les produits alimentaires en fonction de l’absence/présence de capital culturel et de capital économique.

Le second tableau est du cru des auteurs américains de Gastronomica.

Ici encore, on remarque une différence évidente d’appréciation géographique, vraisemblablement du à l’amateurisme de la démarche. On ne peut reconstituer de tête le fruit d’une enquête de terrain. Les auteurs de Gastronomica n’ont aucune légitimité scientifique pour produire ce genre de jugement.

Toutefois, leur statut de bloggueur et de connaisseurs les autorise, d’une certaine manière, à donner leur avis. Leur positionnement éditorial aurait d’ailleurs tendance à nous faire croire qu’ils appartiennent à la catégorie des dotés économiquement et culturellement.

Y’a-t-il une dictature des goûts alimentaires? Qui influent sur le contenu de nos assiettes? Qui dicte le bon et le mauvais goût?

Par moment, c’est à se demander s’il n’existe pas un goût officiel, adoubé par une élite, à la manière de l’art sous Mao ou Lénine. Victimes de leur succès, les thèses Pierre Bourdieu sont tellement populaires qu’elles s’auto-alimentent.

Cette note pose plus de questions qu’elle ne livre de réponse mais l’été étant prompt à la réflexion, j’accueillerai avec plaisir vos commentaires.

PS : Ceux qui ont un peu de temps livre ne manqueront pas de revoir cet extrait vidéo :

Une tactique d’institutionnalisation : la pièce

Ça n’a échappé à personne : sur l’internet, il y a des blogs dédiés à la mode, certains fonctionnent très fort. De petites entreprises ont vu le jour. Sur les blogs-de-mode, les filles (ou les garçons) ne parlent ni de vêtements, ni d’étoffes, ni de fringues. Ils parlent de pièces.

Mot issu du celtique (ayant produit la dérivation pez en breton – on comprend alors le petit surnom donné occasionnellement à l’argent), la pièce a la particularité d’être dotée d’une double sémantique : elle désigne en même temps un morceau et un ensemble. Une richesse l’ayant sans doute aidé à émerger et devenir un best-seller :

De fait, dans l’univers textile, pièce est employé par les experts (ex: le tailleur manie une pièce de tissu) comme les novices (ex: les garçons se baignent en maillot de bain une pièce). Un double emploi opportun qui fait passerelle entre deux sphères de compétences – professionnelles et amatrices.

Son utilisation dans les blogs-de-mode est doublement légitime : il connote l’intérêt des auteur(e)s pour le style et les assimile à des expert(e)s. Par l’emploi d’un mot pouvant être une sorte de jargon, le bloggueur(se) se hisse au niveau du savant.

Une vieille technique décrite par Bourdieu dans Un Art moyen. Essais sur les usages sociaux de la photographie : il y explique comment la photographie s’inspire des arts dits nobles pour se légitimer. C’est par le langage et le développement d’un lexique spécialisé que l’art moyen s’institue.

Nos bloggueuses apprécieront.