L’internet adoucit les moeurs, l’internet endort les foules, l’internet abuse nos consciences politiques

Le langage est mort d’ordre, l’information un instrument de contrôle (le mot induit la coopération intellectuelle du récepteur, donc sa subordination).

C’est une des thématiques deleuziennes récurrentes qui a irrigué l’esprit de Vincennes du début des années 80.

Ce qu’on aime bien dans cette théorie, c’est cette lecture hautement politique du langage. Cet instrument de contrôle vient remplacer petit à petit dans l’histoire les instances traditionnelles de contrôle : police, prison, état.

Historiquement, l’état de souveraineté absolue de la monarchie fut successivement remplacé par la discipline des empires puis l’auto-contrôle généré par les démocraties (le régime politique favori des dictatures post-WW2).

Cette évolution du vertical à l’horizontal est un des mythes fondateurs de la révolution numérique.

Et on aime bien se rendre compte que l’internet n’a vu le jour que sur la base d’une pensée existante. Et on aime bien se redire qu’internet n’a pas créé un monde mais c’est bien le monde dans lequel nous vivons qui a enfanté l’internet.

Aimer l’art contemporain et courber l’échine devant le pouvoir. BOBO.COM

sexe technologie futur polaroid déclaration pornographie
Loris Gréaud à la Fondation Rosenblum

C’est la FIAC. On célèbre l’art (contemporain) en France et dans la monde.

De toutes les exégèses de l’art contemporain celle de Régis Debray (dans Vie et mort de l’ image) est celle qui parle le plus à un impie. L’histoire de l’art se compose de 3 phases :

  • L’idole : l’objet sacré et divin
  • L’icône : la représentation trivialisée
  • L’expérience : l’oeuvre à vivre et à ressentir

Chacune de ces phases correspond à de grandes périodes épistémologique. La christianisation participe (entre autres) de l’apparition des humains de chairs et d’os dans l’art. La révolution industrielle tue le statut de l’oeuvre unique au bénéfice d’une renaissance sensitive.

***

Art et commerce ont toujours fait bon ménage. Art et puissance également. L’étroitesse des liens entre les gouvernants et les artistes est quasi innée. Le clergé et/ou l’exécutif durant les deux premières phases, l’exécutif surtout durant la 3e.

D’un point de vue marketing, on a rarement vu une telle dissonance entre les déclarations et les actes. La plupart des définitions de l’art militent pour un “élargissement de nos horizons”, des “épiphanies de possibles” et “la remise en question des dogmes”.

Pourtant, la plupart des artistes étant au service des puissants, ils ne font  que propager la logique bourgeoise (au pire) ou d’ouvrir de nouveaux territoires à la domination symbolique (au mieux).

Si l’art a toujours été un maroquin du pouvoir, le goût pour l’art dénote t-il une forme d’inclinaison (voire d’appartenance) à la classe dominante?

En vrai, les artistes ont inventé la boboïtude avec leur discipline. Bosser pour le pouvoir sans s’en réclamer, mimer le détachement, laisser la place à la démarche de leurs clients. La subordination totale.

Décalés, déjà il y a 5000 ans.

A l’aube d’une nouvelle révolution industrielle, les marques devraient plus que jamais se considérer comme des voyages plutôt que des destinations

Suite à la note d’hier sur les industriels qui se rendent compte que la différenciation est une mythologie en perdition (plus de détail ici, ici ou ), il y a matière à interroger la notion de statut.

Si ce dernier existe depuis la nuit de temps, les révolutions industrielles ont systématiquement bouleversé sa définition. Avoir l’électricité ou l’eau courante fut statutaire à une époque, tout comme rouler en automobile ou prendre l’avion.

Comme l’explique Olivier dans ce commentaire, plus la technologie avance et plus il est difficile de créer de la valeur ajoutée dans la fabrication (pays à faible coût de main d’oeuvre, imprimantes 3D…). Les marques ne peuvent plus se contenter de vendre des objets mais des expériences (où l’on retrouve une excellente illustration de l’hypothèse médiologique selon lequel les idées influent les outils comme les outils influent les idées, cf. le digital…). On passe de l’avoir à l’être.

On peut ainsi raisonnablement décréter officiellement l’obsolescence du statut et invoquer la sagesse taoïste selon laquelle l’important est le voyage, pas la destination. Si le statut est mort, les marques ne devraient plus se considérer comme des destinations mais comme des voyages. Elles doivent être des leviers (/ des ingrédients) au service d’autre chose : l’expression personnelle, la cohésion sociale, la sauvegarde de la planète, peu importe.

N’importe qui peut rouler en Mercedes ou posséder un sac Vuitton. Tout le monde ne peut/ ne veut s’engager pour une cause quelconque, apprécier la qualité d’une publication ou jouir d’une invitation spéciale dans un musée.

Cette prééminence du money can’t buy sur la performance industrielle laisse entrevoir un âge d’or pour les métiers du marketing et de la communication.

L’effet jogging du succès d’Instagram nous raconte la dimension rétrograde du progrès

L’article récent sur le paradoxe de Jevons fait écho à un phénomène cousin : l’effet jogging. Ce dernier désigne une tendance selon laquelle une innovation technique peut produire un corollaire une recrudescence de la pratique remplacée.

Son nom provient de la course à pied, une pratique propre au 20e siècle qui doit son succès au développement de l’automobile.

Si Jevons présente ce phénomène par le prisme de l’économie, l’effet jogging lui préfère l’approche plus hybride de la médiologie de Régis Debray. Selon ce dernier, le progrès est rétrograde.

Les innovations techniques se suivent et se ressemblent : elles ne se substituent pas mais valorisent l’obsolète.

L’automobile fait courir à pied les gens, la photo numérique remet au goût du jour le Lomo le Polaroïd, l’informatique revalorise l’écriture manuscrite (du moins celle des cartes postales).

Comme dirait Régis : ce qu’outils et objets déverrouillent, nos oeuvres et nos mémoires le referment.

Blogguer pour mieux penser

On connait les propriétés propres à chaque média ou médium.

Grosso modo, la télévision impressionne, l’affiche frappe, le cinéma immerge… Et le papier aide à se concentrer et réfléchir sur un sujet…

La lecture sur écran est moins adaptée aux longs textes, expliquant les nouveaux protocoles textuels sur la toile : court, rapide, percutant.

Alors que la lecture est différente sur papier et écran, l’acte d’écriture ne me semble pas fondamentalement distinct.

Sur une feuille comme sur un feuillet Word, écrire aide à organiser sa pensée et structurer son texte en vue d’optimiser la réception de l’idée.

C’est dans sa forme que le fait médiologique intervient : on est plus disert sur un morceau de cellulose que devant son LCD. Est-ce que le seul contexte dicte cette conduite? Est-ce que le papier inspire parce qu’il est naturellement lié à la presse ou la copie universitaire ? Est-ce que l’écran induit en loucedé la brièveté ? Sans doute.

Le médiologue Pierre d’Huy convoque fréquemment l’exemple du logiciel PowerPoint qui formate notre manière de penser et écrire.

Nous savons que les médias provoquent de nouvelles formalisations des idées sans que nous ne nous rendions compte de l’impact que la forme aura sur le fond.

Puisque je n’ai pas le sentiment que le fond de mon idée soit dénaturé par l’écran – les coquetteries propres au papier en moins – j’ai du mal à imaginer que les nouveaux supports puissent en modifier fondamentalement le sens.

Et pourtant…

L’avenir nous réserve de belles surprises.

Pour mémoire, notre veille Né Kid sur la médiologie :